De la table à Cro Magnon au Guide Michelin

mosaique

 

Ma grand-mère était vosgienne. Elle est née au Val d’Ajol, autrement dit le Val de la Joie, petit village frileux au milieu des champs de luzerne et des cathédrales de sapins, là où, de mémoire d’aïeule, on a toujours tissé les chemises de lin ou de chanvre pour les hommes qui travaillaient aux champs ainsi que les draps de coton écru pour le trousseau des jeunes filles et le plus grand bonheur des amants.

 

Dans sa jeunesse, ces draps, tout juste sortis de la filature, étaient soigneusement étalés dans les champs et, par les métamorphoses propres à ce pays, ils blanchissaient dans la nuit. Aujourd’hui de savants chimistes nous affirment que c’est l’azote de l’herbe qui fait blanchir le linge. Qui pourrait croire sérieusement à ces balivernes ? Ici on le sait bien, ce sont les fées qui sont à l’origine de cet enchantement. Bref, ma grand mère est née au pays des fées. Alors, comment s’étonner qu’elle ait eu une vie hors du commun ? Elle a connu Napoléon III et le Concorde. Enfin, elle n’a pas serré la pince à l’Empereur et elle n’a pas piloté le plus bel avion du XXe siècle, non, mais elle a vécu de l’époque de Napoléon III à celle du Concorde. Elle est morte d’une erreur médicale. Je finissais mes études et j’aurais dû faire le diagnostic pourtant bien simple qui lui aurait permis d’atteindre le siècle. Probablement trop respectueux de l’expérience de mes aînés, je n’ai pas osé mettre en doute la compétence du médecin de famille qui la suivait depuis toujours, mais en qui elle n’avait d’ailleurs plus qu’une confiance toute relative car elle le trouvait trop vieux. Elle avait raison. Je dédie donc ces pages à la tendre mémoire de cette figure quasi mythologique qui m’a donné le goût de la soupe aux orties et des baies des bois poussant sous les fougères, là où l’orvet ou parfois la vipère veille, garante et gardienne des forces telluriques, car il n’est pas de Paradis terrestre sans elle. Au dessus, bien au dessus, les arbres multi centenaires, les seuls à connaître les secrets de la Nature, unissaient la terre au ciel en crochant le vent de leurs épines toujours vertes et ma grand mère me disait que, s’ils nous semblaient muets, c’est qu’ils ne parlaient jamais pour rien dire et surtout pas à n’importe qui. Je l’ai maintes fois vérifié depuis.

 

Pratiquement aux antipodes de cette époque qui ne semble douce que parce qu’on n’y a pas vécu, on nous dit que les petites filles qui naissent aujourd’hui ont une chance sur deux d’atteindre leur centième année. Alors, à cinq générations de distance, pas de différence ? Qu’on mange comme au XIXe siècle dans l’Est de la France ou comme au XXIe dans le fricot de la mondialisation, l’espérance de vie est la même ? Qu’on mange frugalement, et souvent juste à sa faim, les produits que le terroir veut bien vous donner selon le rythme des saisons, avec une orange comme cadeau de Noël et l’espérance du pain bis et du lard le lendemain ou qu’on mange pléthorique et avec une teneur garantie en pesticides, herbicides, fongicides et métaux lourds, toujours pas de différence ? Pas si sûr. A tout le moins, ça vaut la peine de se pencher sur la question, pas forcément pour donner la réponse car, à part les illuminés et les gourous de tout poil qui prétendent accaparer notre façon de penser, personne, et en tout cas pas moi, n’est détenteur de la vérité, d’autant qu’elle est fluide, mobile et qu’elle s’échappe à chaque fois qu’on croit pouvoir la saisir. Mais seulement pour donner des éléments de réflexion à qui s’intéresse tant soit peu à sa santé et à celle de ceux qu’ils aiment, ainsi que faire fructifier leurs connaissances et leur permettre de mieux choisir celles qu’ils acquerront au fil du temps.

 

grand-mereRéflexion faite, je dédie ce livre :
« La Micronutrition dans votre Assiette »
à toutes les mères et toutes les grands-mères
. Ce sont elles qui, de tout temps, par l’exploitation des ressources, souvent minimes, qui étaient à leur disposition, ont été au cours des âges et bien avant les hommes médecine, Diafoirus et autres morticoles, les meilleurs garants de la santé publique, et à toutes les petites filles car, en ayant la charge de l’alimentation de demain, elles ne savent pas encore qu’elles ont entre leurs mains fragiles qui jouent toujours à la poupée, une bonne partie de l’avenir de l’humanité.

 

De l’influence des jardins potagers sur la construction de Notre-Dame-de-Paris

L’alimentation humaine est extraordinairement diversifiée dans le temps et dans l’espace. Entre la viande de phoque cru de l’Inuit et le saucisson-beurre bière pression de certains de nos contemporains, il y a une nuance qui n’échappera à personne. Pourtant ces agapes ont une chose en commun : elles apportent les éléments nécessaires à la vie. D’ailleurs, si nous avions été invités à un festin néolithique à Tautavel ou aux Eyzies (1), qu’aurions-nous mangé ? Du cuissot de chevreuil, des baies des bois, des fruits sauvages, c’est à dire des protéines, des graisses des fibres, des vitamines et du sucre. Comme aujourd’hui à peu de choses près. Il faut dire que nous avons eu une chance absolument hors du commun dans tout le règne animal : nous sommes omnivores. Avec la difficile conquête de la verticalité et de la parole, la capacité de pouvoir manger toute source d’aliment, qu’elle soit animale ou végétale, a crée la trilogie nécessaire et suffisante pour que nous puissions devenir, au moins en partie, les auteurs de notre propre évolution et non, comme nos cousins maintenant bien lointains, les acteurs d’un rôle écrit par un auteur qu’ils ne connaissaient pas (2). Ainsi sommes-nous passés d’une alimentation principalement végétale quand nous habitions dans les branches rass urantes des arbres des chaudes forêts africaines à une alimentation de plus en plus carnée quand nous avons dû, pour survivre suite aux changements climatiques porteurs de sécheresse, nous adapter à la vie dans la savane (3). Effectivement si nous pouvions mâcher les feuilles, notre système digestif n’était nullement équipé pour brouter de l’herbe. Par contre nous mangions déjà de petits animaux, alors de là à en manger de plus gros, il n’y avait guère qu’un pas de géant vers la naissance de notre humanité. Mais ce changement radical n’a pu être notre chance que dans la mesure où nous avions les outils pour y faire face, c’est à dire ce mélange alchimique à qui nous devons la capacité d’avoir pu devenir des hommes : verticalité, opposabilité du pouce, langage et possibilité de digérer des protéines animales. C’est l’alimentation carnée en effet, nous a permis de grandir de la taille d’un mètre vingt environ à celle que nous avons aujourd’hui. Ca n’a pas été sans mal ni sans essais, apparemment réussis mais pourtant non transformés, comme cet infortuné Neandertal, cousin vraiment germain, qui était bien parti pour devenir le maître du monde, mais qui avait en biceps ce que nous avions en neurones et dont nous nous sommes fait un sport national et un plaisir délectable de hâter la disparition prématurée. On objectera sans peine qu’il était détenteur lui aussi de la fameuse alchimie, bien qu’il ne soit pas certain qu’il possédât lui aussi un langage articulé. En réalité, presque trop parfaitement adapté au milieu, il n’a pas pu ou su évoluer à temps. Il faut dire qu’il n’avait aucune raison de le faire. La seule chose qu’il n’avait pas prévu, c’était notre rencontre. Elle lui a été fatale.

prehistire a aujourd'hui

 

 

Effectivement, quand deux espèces prétendent occuper la même loge écologique et la même façon de vivre dans le même espace, elles entrent en concurrence et c’est celle qui s’adapte le plus rapidement qui survit. Cette capacité d’adaptation doit tenir compte de toutes les composantes du milieu et, entre autres, des autres espèces. Il convient ici de noter la différence profonde entre rivalité et complémentarité. A ce sujet, on a remarqué de curieuses variations cycliques dans les populations de renards. Elles présentent des périodes d’accroissement et de décroissance très régulières, comme une grande marée avec son flux et son reflux d’individus. Ceci a paru bien mystérieux jusqu’au jour où on a noté la survenue du même phénomène chez les lapins de garenne, mais décalé, c’est à dire que, quand il y avait beaucoup de renards, il y avait peu de lapins et vice versa. En clair, quand il y a beaucoup de nourriture, les renards prolifèrent, ce qui amène inévitablement à une raréfaction alimentaire et donc à une décroissance de leur population qui, à son tour, entraîne une augmentation de la population de lapins. Il en est ainsi depuis des millions d’années. De même, le lion et la gazelle occupent le même territoire. Mais s’il y a encore des lions et des gazelles, des renards et des lapins c’est que, malgré les apparences, ils sont complémentaires. Nous, nous étions rivaux.

 

Les protéines et les graisses de nos gibiers (4) nous avaient aussi permis de développer et surtout, par la formidable prolifération de nouvelles connexions neuronales, de diversifier notre cerveau. Tout le monde le sait d’ailleurs, et depuis l’adolescence, les trois mousquetaires sont bien entendu quatre et ici, le d’Artagnan de l’hominisation a été notre capacité langagière. Alors quand, en quelques millions d’années, nos lobes frontaux eurent patiemment modelé notre cerveau associatif, le plus somptueux des cadeaux nous était donné : la Réflexion, l’Imagination et la Parole, nous permettaient de « frotter notre cervelle à celle des autres ». Le Religieux, le Rituel et l’Art étaient à notre portée. Nous étions devenus des Hommes sans presque nous en apercevoir.

 

Cependant, allant de campement en campement au gré des hasards de la chasse et de la cueillette, suivant les migrations des animaux et la floraison des arbres, les plus perspicaces n’ont pas manqué de remarquer, en revenant sur un lieu qu’ils avaient abandonné depuis longtemps, que les plantes et les fruits poussaient, plus abondants qu’ailleurs. Ils poussaient là où ils avaient mangé, là où ils avaient jeté les noyaux, là où quelques graines avaient été perdues et comme ce n’est pas à des anciens singes qu’on apprend à faire des pastiches, l’idée est venue d’imiter la nature. Et c’est ainsi que plus tard, beaucoup plus tard, en se mettant à s †emer, les petits enfants des chasseurs cueilleurs sont devenus paysans. Caïn, le sédentaire, avait tué Abel le nomade. C’était un meurtre rituel qui scellait le passage d’une société à une autre. Avec la maîtrise du feu, l’introduction de la culture, celle des céréales en particulier, a été la plus grande évolution que l’humanité ait jamais connue. En engrangeant de la nourriture et donc en anticipant sur l’avenir, l’homme pouvait en grande partie le maîtriser. Ceci a été ; déterminant, rien ne nous empêcherait plus de partir à la conquête du monde.

 

Nomades, habitant l’impermanence et l’aléatoire du campement, du territoire et de la nourriture, tributaires de notre chasse et de notre cueillette, soumis aux Esprits du Ciel et de la Terre, de la Lumière et de la Nuit, du Soleil et de la Pluie, nous étions, par essence, polythéistes. Comme la nuit suivait le jour, tout revenait indéfiniment identique à lui-même. Nous étions dans un temps circulaire, celui de l’éternel retour. Notre art avait la fluidité de l’air et la fraîcheur de l’eau, c’était la musique et la danse. Devenus sédentaires, une autre perception a supplanté l’ancienne : il y avait un début, celui d’une ère nouvelle et il y aurait peut-être une fin. Le temps était devenu linéaire. La vision changeait du tout au tout. En s’appropriant un devenir, l’humanité prenait pour la première fois conscience d’elle-même, c’est à dire de son unité, matérialisée par l’habitat permanent qui devenait ainsi le centre du monde. Le repas qui y était pris en commun symbolisait à la fois le partage et l’union, entre tout le clan comme entre celui-ci et la Nature. L’art, devenu l’expression de la permanence, serait celui de la pierre levée. En plantant le premier champ de blé à l’ombre du premier menhir qui proclamait le dialogue éternel de la Terre et du Ciel, l’homme a aussi planté, bien involontairement, le germe premier du monothéisme. On a coutume de dire que c’est le monothéisme qui a amené la perception linéaire du temps. Or aucune idée nouvelle n’advient jamais dans une société stable, c’est le contraire qui s’est passé. Ce sont les considérables bouleverserments sociaux qui, induisant une nouvelle représentation du monde, ont, par là même, rendu possible la conception, la naissance et le développement du monothéisme.

 

Rien, bien sûr, n’est aussi manichéen et il y a beau temps que la jeune sédentaire et le fougueux nomade dansent autour des menhirs. C’est égal, l’alimentation a joué un rôle majeur dans l’histoire des religions et donc dans l’histoire de l’humanité. Nous sommes façonnés par nos gènes et par notre culture dans tous les sens du terme. Toutes les religions le savent bien qui font grand cas de la nourriture. Comme les lions et les gazelles, comme les renards et les lapins, religion, culture et †alimentation sont complémentaires.
Dans les siècles passés de zélés défenseurs de la « vraie foi » (!) ont fait graver des croix sur les pierres levées. On peut les voir lentement s’effacer aujourd’hui. La pierre retourne à sa signification première. Les Dieux néolithiques habitent toujours les tabernacles d’aujourd’hui et, si les hommes les parent des chatoiements de leur espérance du moment, c’est parce qu’ils sentent bien, dans leur for intérieur, que ni leurs ordinateurs, ni leurs accélérateurs de particules ne répondront jamais à leurs véritables questions.

 

mosaique fruit

 

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